minutes de lecture
1
Cheval des Rois

Le Lusitanien : tout ce qu'il faut savoir sur cette race

Il y a quinze mille ans, quand la dernière période glaciaire recouvrait l’Europe, un cheval survivait dans le sud-ouest de la péninsule ibérique. Les découvertes archéologiques sur des dizaines de sites ibériques le confirment. Ce cheval a évolué ici pendant des millénaires, quasi sans influence extérieure. C’est de lui que descend le Lusitanien, l’une des races équines les plus anciennes et les plus méconnues du monde occidental.

Les origines du Lusitanien

Son nom vient de Lusitania, l’ancienne province romaine qui correspond au Portugal d’aujourd’hui. Mais contrairement à ce que ce nom latin pourrait laisser penser, l’histoire de cette race est bien antérieure à Rome.

Le sud-ouest de la péninsule ibérique a été épargné par la dernière période glaciaire. Ce détail géographique a tout changé : un groupe équin a pu y survivre et évoluer pendant environ quinze mille ans, presque sans contact avec le reste du monde. C’est ce relatif isolement qui explique l’individualité génétique du Lusitanien d’aujourd’hui.

Selon les sources scientifiques, la domestication du cheval remonte à environ 3 000 avant J.-C. Les conditions étaient réunies dans la péninsule ibérique pour que ce processus s’y produise très tôt : de vastes territoires pastoraux, des hommes qui en avaient besoin pour conduire leurs troupeaux, et des chevaux disponibles.

Dès l’Antiquité, ce cheval ibérique a circulé bien au-delà de ses frontières d’origine. On le retrouve en Afrique du Nord, en Asie Mineure, et selon certains auteurs jusqu’en Chine du Premier Empereur. Il est à l’origine de la légende grecque du Centaure. C’est en Ibérie que l’Antiquité classique situait la naissance des “Enfants du Vent”, les chevaux les plus rapides du monde antique, nés, disait-on, de juments fécondées par le vent. Jusqu’au XVIIIe siècle, le cheval ibérique était encore utilisé comme cheval améliorateur universel à travers l’Europe, l’Asie et l’Afrique du Nord.

Le XIXe siècle a failli tout effacer. Les nouvelles tactiques militaires ont imposé un cheval différent : rapide, fonceur, peu maniable. Le cheval arabe puis le pur-sang anglais ont dominé l’élevage européen. Le cheval ibérique s’est retrouvé marginal, entre les mains de quelques utilisateurs qui continuaient de pratiquer la tauromachie montée. C’est cette pratique qui a maintenu la race en vie.

Lusitanien

1942 : le nom "Lusitanien" n'a que 80 ans

C’est un fait peu connu : avant 1942, ces chevaux ne portaient pas de nom stable. On les appelait “andalou”, “espagnol”, “ibérique” ou simplement “péninsulaire” selon les régions et les époques. Une confusion qui a duré plus d’un siècle et qui rendait toute politique d’élevage cohérente pratiquement impossible.

En 1942, les vétérinaires du Haras national portugais ont pris la décision d’adopter officiellement l’appellation race Lusitanienne. Cette décision s’appuyait sur sept années de tests rigoureux conduits depuis 1935, évaluant la morphologie, le tempérament, les capacités fonctionnelles et le caractère des étalons. C’était une approche scientifique sérieuse pour l’époque, et ses résultats ont été déterminants.

En 1967, un groupe d’éleveurs a fondé l’Association Portugaise des Éleveurs de Races Sélectionnées et pris en charge le premier Stud Book officiel de la race, le Livre Généalogique Portugais des Équidés. Le troupeau de base comptait 861 reproducteurs enregistrés. Le Stud Book actuel recense en moyenne 10,4 générations connues par animal, avec certains individus remontant jusqu’à dix-neuf générations documentées. C’est une richesse généalogique rare dans le monde équin.

En 1989, l’APSL (Association Portugaise des Éleveurs de Chevaux Lusitaniens de Pure Race) a été créée. Le nombre d’éleveurs est passé de soixante à plus de trois cent vingt en quelques années.

La race a bien failli disparaître une deuxième fois. En 1974-1975, la réforme agraire révolutionnaire au Portugal a conduit à l’occupation anarchique des terres du Ribatejo et de l’Alentejo, deux régions au cœur de l’élevage lusitanien. C’est la mobilisation d’un groupe d’éleveurs déterminés, dont Fernando d’Andrade et Manuel Veiga, qui a permis d’éviter le pire.

En 1995, ses activités ont été récompensées par l’octroi du statut “d’utilité publique”

Les caractéristiques physiques du Lusitanien

Le standard officiel de la race a été établi par l’APSL. Trente ans après sa rédaction initiale, lors d’une réévaluation collective réunissant tous les juges portugais de la race, aucune correction n’a été jugée nécessaire. C’est assez rare pour être souligné.

Voici ce que ce standard définit concrètement.

Le Lusitanien est un cheval de taille moyenne, dont la silhouette harmonieuse peut s’inscrire dans un carré. La taille mesurée au garrot à 6 ans est de 1,55 m pour les femelles et 1,60 m pour les mâles, pour un poids d’environ 500 kg.

La tête est fine et sèche, au profil légèrement subconvexe. Ce profil busqué est l’une des caractéristiques les plus reconnaissables de la race. Le standard ne tolère pas un profil droit : ce n’est pas une question esthétique secondaire, c’est un marqueur d’identité raciale fort. Les yeux sont grands, elliptiques, vifs et expressifs.

L’encolure est arrondie, à la crinière fine, bien insérée dans les épaules. Le garrot est bien défini, toujours légèrement plus haut que la croupe, ce qui favorise un équilibre naturel vers l’arrière et facilite la mise en selle. La croupe est forte, arrondie, légèrement oblique, avec une queue soyeuse et abondante. Les membres sont fins mais solides, aux tendons bien définis.

Le robe les plus fréquentes sont le Gris et le Bai dans toutes leurs nuances. Beaucoup de gens associent le Lusitanien au gris, mais c’est une généralisation qui ne correspond pas à la réalité du standard officiel.

Les autres couleurs de robe reconnues officiellement pour le Lusitanien sont :

Alezan (Chestnut), le Noir (Black) et la couleur Isabelle (qui regroupe les robes diluées telles que le palomino, le louvet/buckskin et le dun.

Il est vrai que l’Isabelle est une catégorie un peu plus large qui englobe plusieurs nuances dorées et diluées, mais elle est bien reconnue comme faisant partie du standard.

Les allures sont décrites comme agiles et relevées, projetées vers l’avant, fluides et très confortables pour le cavalier. Ce n’est pas un cheval de puissance brute : c’est un cheval d’équilibre et de légèreté.

Le tempérament

Le standard officiel décrit le tempérament du Lusitanien comme noble, généreux et ardent, mais toujours doux et patient. Ces quatre adjectifs sont le résultat de millénaires de sélection pour des exercices exigeant une grande concentration, de la souplesse et des changements d’équilibre rapides.

Le Lusitanien a une tendance naturelle à la collection, une vraie prédisposition pour le travail académique, et un courage remarquable dans les disciplines actives comme la tauromachie ou l’équitation de travail. Ce tempérament n’est pas le fruit du hasard : il a été façonné par des siècles d’utilisation dans des contextes qui ne pardonnaient pas les défaillances, que ce soit à la guerre, dans l’arène ou à la cour royale.

La génétique apporte des éléments concrets. Des chercheurs de l’Université des Açores ont identifié 27 lignées maternelles ADN mitochondrial différentes dans l’ensemble du cheptel lusitanien actuel. Parmi elles, 7 sont uniques à la race et ne se retrouvent dans aucune autre race équine au monde. Ces lignées descendent directement de la population locale au moment de la domestication. C’est une preuve scientifique de l’ancienneté et de la continuité génétique du Lusitanien.

Pour les cavaliers qui envisagent d’acheter, un point mérite d’être clarifié : sensible et réactif ne signifie pas difficile. Le Lusitanien répond à des demi-aides là où d’autres races attendent des actions plus affirmées. Des cavaliers de tous niveaux montent des Lusitaniens avec plaisir, à condition d’aborder la relation avec finesse plutôt qu’avec force.

Lusitanien

Pour quelles disciplines ?

Le Lusitanien est une race polyvalente, et cette polyvalence vient de loin. Pendant des siècles, le même cheval devait être capable de travailler dans des contextes très différents : la guerre, la cour royale, l’arène, le ranch. Cette histoire explique l’étendue de ses aptitudes aujourd’hui.

En dressage et haute école classique, le Lusitanien est dans son élément. Ses allures relevées et sa tendance naturelle à la collection en font un partenaire de choix pour le travail académique. Ce qui est moins connu, c’est le contexte historique derrière cette aptitude : quand la Révolution française et les guerres napoléoniennes ont mis fin aux grandes académies équestres européennes, le Portugal est resté le seul pays où l’équitation académique a continué à se pratiquer sans interruption. L’équitation classique portugaise n’était pas une tradition artificielle préservée dans un musée : c’était une pratique vivante, portée par des cavaliers qui montaient les mêmes chevaux que leurs ancêtres. Le Lusitanien est au centre de cette continuité.

En équitation de travail, les résultats parlent d’eux-mêmes. Depuis 1998, à l’exception de 2003, l’équipe portugaise sélectionnée par l’APSL a été championne d’Europe. La discipline met en valeur des qualités précises : rigueur des allures, vitesse de réaction, souplesse, calme, et un instinct naturel pour lire et anticiper le mouvement du bétail. Ces qualités ne s’inventent pas à l’entraînement : elles sont dans la race depuis des siècles.

La tauromachie occupe une place à part dans cette histoire. Elle a joué un rôle fondamental dans la sélection du Lusitanien au cours des derniers siècles, au point que certains spécialistes la qualifient d’outil de sélection exclusif pendant cette période. L’APSL a créé dès 1996 une commission dédiée aux classements annuels des chevaux de corrida, évaluant leur aptitude physique, psychologique et artistique. C’est une discipline d’évaluation des reproducteurs autant qu’une discipline d’exhibition.

Au-delà de ces trois disciplines historiques, le Lusitanien est aussi apprécié en attelage, en concours complet et en randonnée. Sa maniabilité et son courage sont des atouts dans des contextes très variés.

Cheval portugais

Lusitanien et PRE : deux branches d'un même arbre

Le Lusitanien et le PRE (Pura Raza Española) partagent des ancêtres communs. Tous deux descendent du cheval ibérique originel. Mais leurs trajectoires ont divergé au fil des trois derniers siècles, sous l’effet de critères de sélection différents.

Au Portugal, la tauromachie montée est restée le principal outil de sélection. En Espagne, d’autres critères ont progressivement orienté l’élevage vers plus de dimension physique et de brillance d’allures. Le résultat est que le Lusitanien est généralement resté plus proche du type ibérique originel : plus léger, plus maniable, avec une psychologie particulièrement fine. Ce n’est pas une hiérarchie. Ce sont deux races cousines, sélectionnées pour des usages légèrement différents, avec des qualités différentes.

Les grandes lignées

Derrière le nom “Lusitanien”, il existe des lignées très différentes, chacune construite sur des générations de sélection orientée. Historiquement, quatre grandes familles ont constitué le noyau génétique et les piliers fondateurs de la race, auxquelles s’ajoutent d’autres élevages et lignées de grand prestige, essentiels à sa diversité et à son évolution.

Les quatre lignées fondatrices : Les piliers du Lusitanien

Ces lignées sont considérées comme les matrices originelles, ayant posé les bases génétiques et les caractéristiques fondamentales du Lusitanien moderne.

  • La lignée Veiga : Le pilier et l’améliorateur de la race La famille Veiga a réalisé un exploit unique en résistant pendant quatre générations d’éleveurs à toutes les modes et influences extérieures. Son apport à la sauvegarde de la race dans ses moments les plus difficiles est considérable. Plus qu’une simple lignée, le sang Veiga a servi de véritable socle et d’améliorateur pour les autres lignées. Par sa pureté et sa force génétique, elle a permis d’apporter le courage, la réactivité et l’influx nerveux nécessaires à l’équilibre global du Lusitanien moderne.
  • La lignée Andrade : La rigueur scientifique Portée notamment par Ruy d’Andrade, qui a reconstitué le troupeau du Haras d’Alter à partir de 1942, en partie à ses propres frais. Elle incarne la rigueur scientifique qui a permis la renaissance de la race. Les chevaux Andrade sont souvent reconnus pour leur structure solide et leur tempérament équilibré.
  • La lignée Alter : La tradition académique Intimement liée à l’équitation académique portugaise depuis la fondation du Haras royal en 1748. C’est la lignée de prestige par excellence, ayant contribué à forger l’image du cheval de Haute École. Elle est réputée pour l’élégance, l’intelligence et la capacité à rassembler de ses représentants.
  • La lignée Fonte Boa (Coudelaria Nacional) : Le garant de la polyvalence Véritable garant de la morphologie de la race, cette lignée, gérée par la Coudelaria Nacional (haras national), apporte de la taille, de la force et une grande stabilité mentale. C’est le cheval polyvalent par excellence, capable de briller aussi bien à l’attelage qu’en dressage classique, et qui assure la pérennité des caractéristiques morphologiques du Lusitanien.

Autres lignées majeures et complémentaires : La richesse et la diversité

Ces lignées, souvent issues d’un travail de sélection rigoureux et parfois d’une combinaison astucieuse des sangs fondateurs, contribuent activement à la diversité et à la durabilité de la race.

  • Les lignées Coimbra et Núncio : L’équilibre génétique Ces deux haras historiques contribuent à la diversité génétique indispensable à la durabilité de la race sur le long terme. Indispensables pour leur équilibre, elles allient la force des lignées Andrade au tempérament des lignées Veiga, garantissant la durabilité génétique de la race grâce à une sélection rigoureuse et une recherche constante de l’harmonie.
  • La lignée Menezes : La distinction et l’art équestre Cette lignée gagne tout à fait à être intégrée. Bien que moins “médiatisée” que les piliers fondateurs, elle est historiquement prestigieuse et très liée à la lignée Veiga par ses origines. Elle est réputée pour produire des chevaux d’une grande distinction, très appréciés des grands maîtres comme Nuno Oliveira pour leur finesse et leur aptitude à l’équitation de légèreté.

Pour quel cavalier ?

Le Lusitanien s’adresse à des profils très différents. Des cavaliers confirmés qui cherchent un cheval de haute école, des amateurs qui veulent un partenaire polyvalent sur le long terme, des débutants passionnés par l’histoire équestre et attirés par une race à la personnalité forte.

Ce n’est pas un cheval qui convient à une équitation approximative ou mécanique. Il perçoit les incohérences de l’aide avant que le cavalier ne les ait formulées consciemment. Mais c’est précisément cela qui en fait un révélateur : les cavaliers qui progressent avec un Lusitanien progressent vite, parce que le cheval leur donne un retour immédiat sur la qualité de leur équitation.

Si vous envisagez d’en acheter un, l’article “Acheter un Lusitanien : ce qu’il faut savoir avant de se lancer” détaille les points à vérifier, les questions à poser à l’éleveur, et les critères de sélection selon votre niveau et votre projet.

Cet article s’appuie sur les ouvrages de référence de l’APSL, notamment La race lusitanienne. Un bref historique de sa renaissance, avec les contributions de Pedro Ferraz da Costa, Arsénio Raposo Cordeiro et João Costa-Ferreira.

Golega 2024
Aller au contenu principal